Chers amis,
voilà, la guerre est finie et nous serons bientôt ensemble pour fêter cela. Louisette fera son délicieux gigot à la provençale et nous boirons le vin de ma Bourgogne natale.
Charles et Gaston sont morts le mois dernier de cette maudite grippe espagnole mais Charles était déjà bien malade avant du fait de sa blessure.
Je pense qu'Edouard rentrera bientôt en Savoie. J'attends la lettre.
affectueusement
Pierre
Les vies sont achevées, les familles sont, semble-t-il, éteintes. Il est des histoires sans mémoire.
Ces lettres pourraient constituer un roman, un roman épistolaire, genre si prisé au 18ème siècle, l’histoire de deux êtres que les événements, les hasards de la vie,
comme l’on dit, éloignent. Ils se rapprochent l’un de l’autre par l’écriture. Une écriture incantatoire faite de petites expressions rituelles, quasiment magiques : « ton mari qui
t'aime », « reçois ma très chère Zizette… », « à te lire », « pas grand nouveau ». Elles parviennent à donner à leur union une apparence de réalité. Leur enfant
naîtra, dès lors, après guerre, après cette longue séparation. La souffrance d’un mariage stérile transparaît sous les mots tendres et les « adoptions » hâtives de
cousins, de voisins -le petit René- ou du conjoint lui-même miniaturisé pour l’occasion, « petite Zizette », « petit Edouard ».
Une histoire simple, une histoire forte, fortement évocatrice de tant d’histoires d’amours interrompues parfois faute de se dire.
Pour autant Zizette et Edouard se sont-ils tout dit ? Evidemment pas. De multiples censures s’enchevêtrent dans cet échange de lettres, censure militaire, autocensure, pudeur…
Le roman épistolaire permet justement, à l’auteur de ne pas tout dire, les lacunes sont à combler par chacun d’entre nous, vous et moi. Vous et moi qui allons de ce pas, ce blog fermé, faire
retomber Edouard et sa Louise dans l’oubli.
Je reçois ta lettre du 3 qui m’apprend 2 nouvelles qui me font de la peine, je t’assure, c’est la méchanceté du zèbre et que ta perm’ soit supprimée vue la démobilisation des territoriaux es tu
bien renseigné peut-être que cela sera supprimé plus tard que le 10 janvier et que tu pourras peut-être venir en perm. Enfin cela me désole. Si au moins tu pouvais venir en perm j’espère encore.
Tu me dis que tu as reçu 2 colis le mien et celui de Marie, c’était bien le moment. Pas de nouveau mon Edouard. Ta Zizette qui pense à toi et qui languit de te voir mon cher petit. Je te quitte
en t’embrassant bien fort ainsi que maman. Ta petite femme qui t’aime.
Mercredi 8 janvier 1919
Ma chère petite Zizette
Je reçois ta lettre du 5 janvier. Je crois maintenant que le service postal va fonctionner normalement. Toujours au même endroit. Notre zèbre qui voulait rengager classe 92 vient de recevoir
l’ordre de s’en aller immédiatement, donc il part ce soir ou demain, renvoyé comme un malpropre on a reconnu son inutilité et son incapacité. Je t’assure que personne ne le regrette.
J’attends avec impatience la perme car je crains toujours quelques suppressions. En attendant le plaisir de te voir, je t’embrasse bien tendrement ainsi que maman. Edouard
Jeudi 9 janvier 1919.-
Ma bien chère petite Zizette
Rien reçu de toi aujourd’hui. Je reçois une lettre de M. Carle que je te donne en communication, tu vois il est pressé que je rentre. Je lui ai répondu qu’il fasse les démarches, s’il pouvait
réussir je gagnerais peut-être un mois.
Il m’a envoyé 20 balles.
Reçois ainsi que maman mes plus tendres baisers.
Edouard
Samedi 11 janvier 1919
Ma bien chère petite Zizette
Rien reçu de toi aujourd’hui. Je te désire pire que jamais. Reçois mes plus doux bécos. Ton l’homme qui t’aime. Edouard
Dimanche 12 janvier 1919
Ma bien chère petite Zizette
Je n’ai encore rien reçu de toi aujourd’hui ce qui fait 2 jours. Je m’embête je suis impatient que ma perme arrive vivement. Au grand plaisir de te voir, je t’embrasse bien tendrement. Ton poilu
qui t’aime.
Lundi 13 janvier 1919.- Ma bien chère petite Zizette. Je reçois ta carte du 10/1. Ci-joint une carte-lettre. Je t’embrasse très fort sur ta bouche. Ton l’homme qui t’aime.
Edouard.
Arrête tes lettres à partir d’aujourd’hui, je ne les recevrai plus.
Mardi 14 janvier 1919.- Ma bien chère petite Zizette. Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Je compte partir en perm’ dans 3 jours. En attendant le plaisir de te presser dans
mes bras. Reçois ma bien chère petite femmette mes plus tendres baisers.
Nous vous remercions de votre aimable carte d’Annecy. Nous espérons qu’Edouard a passé une bonne permission qui malheureusement va bientôt toucher à sa fin. René a dû en profiter pour aller de
temps en temps prendre une bonne cuite de pêches à l’eau de vie avec son tonton.
Léon est-il venu en permission avec ce qu’il se passe, s’il a la chance de partir avant la suppression totale des permissions ce sera pour lui quelques bien mauvais jours de tiré.
Quant à vous mon cher Edouard je vous conseille de profiter du beau soleil d’Italie où si je m’en rapporte aux communiqués officiels il y fait meilleur que dans notre pays. Embrassez bien toute
la famillle sans oublier notre ami Ragadin que je remercie pour son envoi de noix. Marie vous fera demain iun colis pour Marc. Elle vous écrira en même temps. Nous vous embrassons de tout cœur.
Léon Chauvel.
Le 21 avril 1918
Ma bien chère petite Zizette
Je viens de recevoir ta lettre du 17 avril. Oui je suis toujours au T.R. Question de postes je te l’ai dit il n’y en a pas eu depuis, ils avaient commencé à se fortifier un peu et voilà qu’ils
vont encore changer demain de position et les échelons aussi, car je crois que nous allons nécessairement attaquer à notre tour. ()
Vallières le 17 septembre 1918
Mon cher Edouard
Je n’ai rien reçu de toi voilà 2 jours. J’espère avoir de tes nouvelles demain. Hier nous sommes retournés à Annecy, je ne t’ai pas écrit. Pas grand nouveau mon cher Edouard. Je te quitte en
t’envoyant mes meilleurs baisers. Louise
Annecy, 1er octobre 1918
mon cher petit Edouard
j’ai reçu ta carte lettre du 27. Je suis vraiment désolée de ne pas te voir arriver. J’attends tous les jours et toujours rien. Moi je souffre martyr depuis quelques jours des dents. C’est un
abcès il ne doit pas tarder à sauter. Je te quitte mon Edouard, je ne me sens pas le courage d’écrire plus longuement. Je t’embrasse bien tendrement ainsi que maman.
Ta Zizette
Alençon, le 13 novembre 1918
Mon cher Edouard,
L’agréable nouvelle de lundi a dû te faire bien plaisir, il faut espérer que tu seras assez vite démobilisé. Nous avons maintenant espoir de revoir bientôt Marc, il sera lui aussi bien content de
rentrer. Léon est toujours mobilisé ici. Les Alençonnais ont fêté l’armistice du mieux qu’ils ont pu. Je n’avais jamais vu autant d’animation dans notre vieille ville. Tout le monde est content
de voir fini ce triste fléau. J’espère que tu es en bonne santé mon cher Edouard , ce n’est pas le moment d’être atteint de la grippe espagnole. Léon et moi nous t’embrassons bien
affectueusement. Ta cousine. M. Chauvel.
le 5/12/18 CP de Beauvais
Ma bien chère petite Zizette
Je reçois ta carte du 3/12. Je suis aux environs de Beauvais, j’y ai été ravitaillé ce matin et j’y retourne encore demain. Je ne sais plus quelle vie nous menons, nous filons sur Paris et il
paraît qu’après nous rentrerons en Alsace par Etapes. Enfin je n’y comprends plus rien, il y a tellement de on dit qui circulent. Je pense partir en perme entre le 12 et le 15 Janvier.
Régulièrement je suis affiché sur la liste comme partant le 12 si les départs se font comme ils devraient se faire. Je t’embrasse bien tendrement ainsi que maman.
Ton l’homme qui t’aime
Edouard
6/12/18 (carte postale représentant la cathédrale de Beauvais)
bons baisers . Edouard
Mardi 31 décembre 1918
Ma chère petite femme,
Nous voilà rentrés en pleine Alsace. Nous avons été très bien reçu, les villages sont pavoisés et partout le drapeau tricolore flotte. Les gens parlent tous français. Je couche dans un lit, une
belle chambre, ainsi que tous les poilus. Les gens nous couraient après pour nous donner des chambres, il y a longtemps que ça ne m’est pas arrivé de coucher dans un lit ; depuis ma perme.
Nous nous rencontrons avec les soldats qui ont battu contre nous et qui étaient prisonniers en France, la France les a libérés et ils sont contents de nous recevoir.
Enfin les Alsaciens sont heureux, partout ils ont mis des écriteaux. Vive la France, vive l’Amérique, vive les alliés, vive l’Entente, vive les sauveurs de l’Alsace.
Je n’ai toujours rien reçu de toi. Je t’embrasse bien tendrement ainsi que maman. Ton poilu qui t’aime. Edouard
) Cette carte est rédigée au crayon à papier, à la hâte et n’est pas signée. La contre-offensive se prépare.
Je suis arrivé à bon port et j’ai trouvé un peu de mieux chez ma femme, mais toujours malade. A présent, quant à moi, mon œil me fait toujours bien mal. Je me suis fait faire un pansement à
Fleury et le major m’a dit de le faire porter malade chez moi. Mais je ne le fais pas. De retour en passant à Fleury je me ferai porter malade et sûrement que je serai évacué car il m’a dit que
mon œil était malade alors pour si des fois vous ne me voyez pas arriver c’est que je serai à l’ambulance. Mais je vous écrirai de suite pour vous en avertir. A part cela nous
n’avons pas de neige ici, il fait froid mais pas comme dans notre camp. Vous ferez bien des compliments au chef, à Gayot et à tout le monde.
Bonne poignée de mains
Signé illisible
Annecy le 2 mars 1917
Mon cher petit Edouard
Je n’ai rien reçu de toi hier. J’espère trouver de tes nouvelles en rentrant d’Annecy. Reçois mes meilleurs baisers Zizette.
Alençon le 27 avril 1917
Mon cher Edouard
J’ai reçu hier ta lettre du 2 mais je ne puis à mon grand regret aller à Vallières. Si cela t’es possible viens plutôt passer quelques jours à Alençon avec Louise. J’espère qu’à Vallières tout le
monde va bien. Léon me charge de te dire bien des choses et envoie à toute la famille ses meilleures amitiés et moi je vous embrasse tous bien affectueusement.
Faites votre possible pour venir. Louise resterait quelques temps avec nous ainsi que Rigadin () si elle peut l’amener.
Envoi de E. Ch... 202e d’Artie 29e Bie. S.P. 120 en permission
21 juillet 1917 (cachet de la poste)
Depuis ce matin à 9 heures que j’attends mon train qui doit partir de Lyon à 16h30 je trouve affreusement le temps long. Je t’envoie un gros béco et bien des choses à maman et à Marie
Caen, le 8 août 1917
Allons ! calme toi…
J’arrive bientôt te remplacer…
Malheureusement.
Amitiés
(illisible)
8 août 1917
Mon cher Edouard
Deux mots pour te donner de mes nouvelles qui sont assez bonnes pour le moment, j’espère que pour toi il en soit de même. Je suis en ligne pour 30 jours – voilà déjà 10 jours d’écoulé, c’est
long. Heureusement le secteur n’est pas trop mauvais. Nous sommes en Champagne […] pas loin de Reims. Et toi toujours en Argonne, c’est assez tranquille aussi je crois. Quand
donc finira ce fourbi il y en a marre. Est ce que réellement ça va durer éternellement. On n’y voit sans fin. S’il faut encore passer l’hiver dans ce total rien de drôle. Je vais te quitter en te
serrant une cordiale poignée de mains. Signé : illisible.
11 août 17
Chers amis,
Vous serez peut-être surpris de recevoir cette carte de Compiègne. Eh bien j’y suis depuis le 8. On a vidé l’hôpital de Revigny dans la plus grande mesure possible, il a fallu faire de la place.
Vous devinez pourquoi. Ici on est très bien. On est comme des coqs en pâte. Je ne vais pas tarder à sortir ma blessure est à peu près guérie.
Recevez mes amitiés et une cordiale poignée de mains.
Signé illisible
Sillingy le 13 -9 –17 Chère madame
Veuillez m’excuser du grand retard que j’ai m’y avant de vous écrire comme je vous l’avez bien promis. (…) Je suis arrivez de Suisse il y a quelques jours seulement. Madame je suis heureux de
pouvoir vous donner quelques détails au sujet du prisonnier qui vous intéresse (). L’accord pour le rapatriement de tous les
prisonniers de guerre de 1914 vient d’être signé il y a quelques jours seulement, l’échange commencera dans le courant d’automne probablement.
Madame, je le désire de grand cœur car ils souffrent de toutes sortes de privations. Je ne peux rien vous dire, cela serait trop long. Ce que je peux vous dire qu’ils savent tous ce qui se passe
en France encore mieux que nous. Pour les échanges de prisonniers ils le savent également par les journaux Boche. Donc vous pouvez tranquilliser votre cousin à se sujet. Patience et courage.
Recevez Madame mes sincères salutations. E. Falconnet.
Rumilly, 16 septembre 1917
Mon cher petit Edouard
C’est de Rumilly que je t’envoie cette carte je suis chez Philomène aujourd’hui. Joseph m’a donné les 2 adresse du sénateur Goy voici tout ce qu’il c’est comme adresse il me dit que c’est tout ce
qu’il faut. Hier j’ai reçu ta carte sur laquelle tu me dit de ne pas envoyer de colis mais c’était trop tard il y avait 2 jours qu’il était envoyé je pense bien qu’il t’arrivera en bon
état : ce matin j’ai été voir la poste avant de venir mais il n’y avait rien de toi. Pas grand nouveau. Je t’embrasse bien fort. Ici tout le monde t’envoie le bonjour. Ta Zizette qui pense à
toi.
9/11/17
Reçois un gros mimi de ton tonton ainsi que Tante Marie et Tonton Léon. Edouard ()
) Cette carte représente une image de Courthézon (Vaucluse). Elle ne présenterait pas d’intérêt si elle ne commençait pas par « Mon cher
fourrier ». Cela laisse penser que Le maréchal des Logis Ch... a retrouvé sa « planque ». On pourrait objecter que c’est peut-être une ancienne relation du temps de la Doua qui
continue, par habitude, à l’appeler ainsi mais il écrit « si vous ne me voyez pas arriver ».
) Rigadin est un personnage burlesque du cinéma muet. Ce nom désigne ici, hypothèse d’ailleurs sans intérêt, le petit René Piguet dont le père Léon est
au front et que garde Zizette
) Le prisonnier de guerre ici concerné est Marc Ch... dont il a été question plus haut
) Edouard soigne sa correspondance. Cette carte est adressée à René Piguet qui fut jusque là l’invité de « maman Mariette » à Vallières. Il est
donc chez Marie dont l’époux Léon Chauvel est épicier à Alençon dans l’Orne. Le « gros mimi » s’adresse donc aussi à Marie.
:
Ces lettres et cartes échangées sont un reflet de la société savoyarde pendant la guerre de 1914. C'est aussi un échange amoureux - même si les démonstrations sont rares.